Bâle-Ville et l'IA :décider où l'on reste souverain
Le 15 avril 2026, le Grand Conseil de Bâle-Ville a approuvé, par 94 voix contre une, plus de 7 millions de francs pour introduire l'intelligence artificielle dans l'administration cantonale. Le cœur du projet est une plateforme de données et d'IA hébergée sur les serveurs du canton, où les informations sensibles restent dans le périmètre public. Pour un dirigeant, la décision bâloise pose une question simple : où se place votre souveraineté, et qui l'a décidé ?
Décider avant d'intégrer.
Christophe Picou, fondateur de VEIA.AI · · 7 min de lecture
En bref.
Bâle-Ville a choisi de faire fonctionner ses outils d'IA sur sa propre infrastructure, avec des modèles ouverts, une compétence interne et une directive écrite pour l'usage des services externes. Le canton publie le code de ses applications sous le principe « argent public, code public ».
Le canton assume des dépendances sur plusieurs couches : ses processeurs et ses modèles viennent des États-Unis ou de Chine. Il a placé sa souveraineté là où elle compte pour une administration : les données sensibles, le lieu d'exécution et la compétence pour décider. C'est une lecture concrète de la souveraineté décisionnelle, à une heure de l'Alsace, que ia3.alsace suit au plus près.

Ce que le canton a décidé.
Le rapport du Conseil d'État du 5 novembre 2025 part d'un constat : la question porte désormais sur la manière d'introduire l'IA, et plus sur son principe. Il en tire quatre choix structurants.
Une infrastructure qui appartient au canton
Selon le Conseil d'État, les collaborateurs utilisent les outils d'IA exclusivement sur des serveurs propriété du canton, afin de garantir la protection et la souveraineté des données. La plateforme KDKP absorbe l'essentiel du budget : 4,8 millions d'investissement, puis 966 000 francs par an pour l'exploitation.
Une compétence interne plutôt que du conseil externe
Le canton crée un pôle de compétence IA à l'Office de la statistique, doté de 640 000 francs par an. Le rapport le justifie par l'indépendance vis-à-vis d'un conseil externe coûteux. Au total, sept postes à plein temps sont créés entre l'Office de la statistique et les services informatiques.
Une règle écrite pour les outils externes
Une directive cantonale fixe un standard minimal pour l'usage d'outils en ligne comme ChatGPT, Microsoft Copilot, Google Gemini ou DeepL. Elle s'accompagne d'une gouvernance qui répartit les responsabilités entre l'Office de la statistique, chef de file, et IT BS, chargé de l'infrastructure.
Un code public
Les outils développés par le Data Competence Center sont publiés sur GitHub, selon le principe « Public Money, Public Code ». L'organisation compte 57 dépôts publics.
Ces éléments décrivent les choix déclarés par le canton et votés par son parlement. Leur effet sur le travail des services reste à observer.
Ce qui fonctionne déjà.
Le canton a commencé par des usages administratifs à faible enjeu juridique : transcription d'enregistrements, traduction, recherche documentaire. Sur GitHub, le Data Competence Center publie notamment Transcribo pour la transcription audio et vidéo, BS Translator pour la traduction de documents, Text Mate pour l'aide à la rédaction et un générateur de rapports multimédias. Lors des débats, ce générateur a été cité pour la police cantonale : les agents dictent leur rapport sur place et le texte est transcrit automatiquement.
Le 9 septembre 2026, lors d'une présentation publique, le Data Competence Center a détaillé son infrastructure : des processeurs Nvidia H100, le moteur d'inférence vLLM et des modèles ouverts comme Gemma 3, Qwen 3 et Llama 3.3, avec un assistant documentaire interne, Bebbi Bot. Son dépôt de code le présente d'ailleurs comme un projet à un stade précoce.
Le canton documente aussi le chemin parcouru. Sa première boîte à outils de démonstration reposait sur des modèles commerciaux hébergés dans le cloud, ce qui limitait son usage aux données publiques. La plateforme interne répond à cette limite : elle ouvre l'IA aux données que l'administration ne peut pas confier à un tiers.
La souveraineté se décide couche par couche.
Je lis dans le cas bâlois une démonstration utile pour toute direction. Les processeurs sont américains. Les modèles viennent de Google, de Meta et d'Alibaba. La version archivée du tableau de bord numérique du canton mentionne en parallèle l'introduction de Microsoft 365 pour la bureautique et la collaboration. Bâle-Ville utilise donc des technologies étrangères à presque tous les étages.
Sa souveraineté se situe ailleurs : dans le lieu où les modèles s'exécutent, dans la maîtrise des données sensibles, dans la compétence interne capable d'évaluer, de remplacer et d'arrêter un outil. Un modèle ouvert hébergé chez soi reste remplaçable par un autre modèle ouvert. Cette réversibilité vaut davantage que l'origine du composant.
Le président du gouvernement, Conradin Cramer, l'a formulé avec prudence devant le Grand Conseil. Il a présenté la plateforme comme un moyen de rester indépendant des grands fournisseurs et, « soweit das möglich ist », autant que possible, des autres États. Cette réserve est la bonne. Elle reconnaît que la souveraineté technique couche par couche est hors d'atteinte, et que la souveraineté décisionnelle est à construire.
La souveraineté se décide là où les données l'exigent, puis se tient dans la durée.Christophe Picou, VEIA.AI
Ce que le débat a fait apparaître.
Le vote est presque unanime. Le débat du 15 avril 2026 est plus nuancé, et il éclaire ce qu'une direction doit préparer avant d'engager de tels montants.
Le président de la commission des finances, Joël Thüring (UDC), a soutenu le projet au nom d'une commission unanime. Il a aussi relevé que le gouvernement ne pouvait pas encore chiffrer les gains d'efficacité attendus, et demandé des indicateurs mesurables ainsi qu'un compte rendu régulier des coûts et des effets. Daniel Seiler (PLR) a regretté l'absence d'objectifs d'efficience dans le rapport.
Patrizia Bernasconi (BastA) a exprimé le scepticisme de son groupe. Elle a interrogé l'avenir des postes, et surtout la responsabilité en cas d'erreur lorsqu'un rapport de police transcrit automatiquement fonde une amende ou une autre décision. Son groupe a néanmoins voté le projet, en posant des exigences de transparence, de contrôle et de traitement équitable du personnel.
Les trois questions que la technologie laisse à la direction : ce que l'on attend de l'investissement, qui répond quand le système se trompe, et ce que l'on dit aux personnes dont le travail change.
Ce que le cas bâlois dit à un dirigeant.
Une entreprise de l'industrie, de la santé ou des services traite elle aussi des données qu'elle ne peut pas confier à n'importe qui. Le cas bâlois fournit une grille de lecture en cinq questions, à trancher en comité de direction avant tout engagement.
- Quelles données ne doivent jamais quitter notre périmètre, et lesquelles peuvent être confiées à un service externe ?
- Qui détient en interne la compétence pour évaluer un outil d'IA, le remplacer ou l'arrêter ?
- Quelle règle écrite encadre l'usage des outils grand public par nos collaborateurs ?
- Quels indicateurs de résultat fixons-nous avant d'investir, et à quelle échéance les mesurons-nous ?
- Qui répond lorsqu'un système se trompe dans une décision qui touche un client, un patient ou un salarié ?
Ces questions précèdent le choix d'un fournisseur. Elles déterminent ensuite le bon niveau de dépendance acceptée pour chaque usage. Pour une PME, l'essentiel tient moins dans un centre de calcul que dans une ligne claire, décidée et écrite.
D'une rive à l'autre.
Le cas bâlois concerne aussi l'Alsace. Le tableau de bord numérique du canton mentionne un projet d'espace de données transfrontalier, le TriRegio Data Space, engagé au stade d'avant-projet par les villes de Bâle, de Fribourg-en-Brisgau et de Mulhouse, avec un financement Interreg à l'étude. Une infrastructure de données souveraine pensée à l'échelle de trois pays se prépare à une heure de Colmar.
C'est pour suivre ces expériences que j'ai lancé ia3.alsace. Le « 3 » désigne les trois rives d'un même territoire : l'Alsace, le pays de Bade et la région bâloise. Au contact direct de l'Allemagne et de la Suisse, l'Alsace offre un terrain concret pour apprendre entre voisins. Ce qui se décide à Bâle, à Fribourg ou à Mulhouse éclaire les choix d'une entreprise de Colmar ou de Strasbourg.
La publication rend ces expériences visibles, les explique et rapproche ceux qui peuvent avancer ensemble. Le fil rassemble chaque semaine les nouvelles des trois pays, dont un autre débat du Grand Conseil bâlois : la taxe sur la valeur créée par l'IA, écartée, et la requalification des salariés, retenue. Sur le terrain raconte des usages concrets : la reconnaissance des maladies de la vigne, l'aide à la détection en endoscopie à Colmar, le retour des étudiants en médecine à Fribourg, la place de la langue alsacienne dans les outils de demain. Entre voisins pose les questions communes de part et d'autre du Rhin, et les rencontres donnent l'agenda de la région. Chaque texte est signé, chaque source est citée.
Le site est ouvert aux contributions. Une entreprise, un établissement de santé, une collectivité ou un laboratoire qui mène une expérience d'IA peut la raconter sur ia3.alsace, proposer un rendez-vous ou poser une question de terrain.
Bâle-Ville montre qu'une institution peut utiliser les meilleures technologies disponibles, d'où qu'elles viennent, et rester l'auteur de ses décisions. La condition tient en une méthode : décider où passe la ligne avant d'intégrer, puis se donner les moyens de la tenir.
Pour aller plus loin : IA de pointe : décider sa dépendance avant d'en dépendre, Microsoft-Mistral : qui décide si votre IA fonctionne demain, Autorégulation de l'IA : l'Europe face à sa propre dépendance et Gouverner la dépendance technologique.
L'auteur.
Questions fréquentes.
Qu'a décidé Bâle-Ville en matière d'intelligence artificielle ?
Le 15 avril 2026, le Grand Conseil de Bâle-Ville a approuvé par 94 voix contre 1 des dépenses de 7 098 810 francs pour introduire l'IA dans l'administration cantonale. L'essentiel finance une plateforme cantonale de données et d'IA (KDKP), exploitée par les services informatiques du canton, et un pôle de compétence IA rattaché à l'Office de la statistique.
Qu'est-ce que la plateforme KDKP de Bâle-Ville ?
La KDKP (Kantonale Daten- und KI-Plattform) est une infrastructure centrale qui donne aux collaborateurs du canton un accès aux données, aux outils d'analyse et aux applications d'IA. Selon le Conseil d'État, les collaborateurs y utilisent les outils d'IA exclusivement sur des serveurs appartenant au canton, sans qu'aucune information ne sorte. Sa mise en œuvre est prévue de 2026 à 2028.
Quels modèles d'IA utilise le canton de Bâle-Ville ?
Lors d'une présentation publique du 9 septembre 2026, le Data Competence Center du canton a décrit une infrastructure reposant sur des processeurs Nvidia H100, le moteur d'inférence vLLM et des modèles ouverts comme Gemma 3, Qwen 3 et Llama 3.3, exécutés sur les serveurs du canton.
Une IA souveraine signifie-t-elle une IA entièrement européenne ?
Le cas bâlois montre une autre approche. Les processeurs et les modèles utilisés sont d'origine américaine ou chinoise ; la souveraineté porte sur le lieu d'exécution, la maîtrise des données et la compétence interne. La souveraineté technique couche par couche est hors d'atteinte ; la souveraineté décisionnelle est à construire.
Que retenir du cas bâlois pour une entreprise ?
Le cas bâlois invite une direction à fixer d'abord les données qui restent dans son périmètre, à constituer une compétence IA interne, à encadrer l'usage des outils externes par une règle écrite, à définir des indicateurs de résultat avant d'investir et à désigner qui répond lorsqu'un système se trompe.
Qu'est-ce que ia3.alsace ?
ia3.alsace est une publication indépendante lancée par Christophe Picou, fondateur de VEIA.AI, à Colmar. Elle suit l'intelligence artificielle dans les trois rives du Rhin supérieur : l'Alsace, le pays de Bade et la région bâloise. Le site publie chaque semaine un fil de nouvelles sourcées, des dossiers de terrain, les questions communes aux trois pays et l'agenda des rencontres, en français, en allemand et en anglais.
Qu'est-ce que la souveraineté décisionnelle ?
La souveraineté décisionnelle désigne la capacité d'une organisation à rester l'auteur des décisions prises avec des systèmes d'IA : choisir ses dépendances, limiter la délégation, exiger des preuves et conserver un pouvoir effectif de sortie. La souveraineté technique couche par couche est hors d'atteinte ; la souveraineté décisionnelle est à construire.
Parlons de votre situation.
Vous dirigez une TPE, une PME, une ETI ou un grand groupe, en France ou en Suisse.
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Notes et sources.
- Conseil d'État du canton de Bâle-Ville, « Ratschlag und Nachtragskredit 2026 für die Umsetzung KI in der kantonalen Verwaltung », n° 25.0884.01, 5 novembre 2025 (décision du 4 novembre 2025).
- Grand Conseil du canton de Bâle-Ville, procès-verbal de la 8e séance, 15 avril 2026, point 12, interventions et votes n° 0008593 et 0008596.
- Canton de Bâle-Ville, Kantonale KI-Richtlinie Basel-Stadt, et texte de la directive, novembre 2025.
- DCC Data Competence Center Basel-Stadt, organisation GitHub DCC-BS, consultée le 29 octobre 2026.
- aiLights, « AI @ Swiss Cantons | Basel-Stadt », présentation de Jonas Bieri (DCC), 9 septembre 2026.
- Canton de Bâle-Ville, Digitalisierungs-Kompass de la stratégie numérique, version archivée valable jusqu'au 15 juin 2026 : fiches KDKP, Kantonale KI-Tools, Data Alchemy Toolbox, Connect 365 et TriRegio Data Space.
Article publié le 30 octobre 2026. Situation évolutive, faits vérifiés le 29 octobre 2026. Les engagements cités sont ceux déclarés par le canton de Bâle-Ville dans ses documents officiels.
