Doctolib, l’IAet la confiance des soignants
Le 13 octobre 2026, Doctolib a annoncé une entrée minoritaire de Nvidia à son capital pour accélérer ses développements en intelligence artificielle. Le montant et le pourcentage de participation restent à préciser publiquement. Derrière l’opération financière apparaît une question qui concerne de nombreux dirigeants : comment faire évoluer son entreprise en prenant appui sur ce qui lui donne sa valeur ?
Comment rester qui on est à l’ère de l’IA ?
Christophe Picou, fondateur de VEIA.AI · · 6 min de lecture
En bref.
Le 13 octobre 2026, Nvidia a pris une participation minoritaire au capital de Doctolib. Selon Doctolib, l’opération ne donne à Nvidia ni droit de gouvernance ni siège au conseil d’administration, et les données de santé restent hébergées en Europe. L’entreprise annonce des assistants d’IA pour les soignants et pour les patients.
L’enjeu dépasse l’opération financière : il porte sur la place que Doctolib choisit d’occuper auprès des soignants et des patients.Rester qui l’on est passe parfois par une transformation profonde. La direction choisit ce que l’entreprise devient, à partir de sa valeur, de ses capacités et de la confiance de ceux qui la font vivre.
La question d’une médecin.
Le lendemain, sur le forum des soignants de Doctolib, une médecin explique avoir appris l’opération par la presse. Elle aurait souhaité une information directe et interroge la liberté laissée aux praticiens dans l’utilisation de l’IA. Elle signale également les réticences de certains patients à l’utilisation de leurs données. Doctolib lui répond que les modules sont optionnels : « C’est vous qui décidez des outils que vous utilisez ou non. » Échange du 14 octobre
Cet échange porte un point de vue individuel. Il rend néanmoins concrète une dimension essentielle de la transformation : la place que les utilisateurs occupent dans les choix qui touchent leur travail. Une entreprise peut annoncer une évolution à ses clients. Elle peut aussi construire avec eux la compréhension de ce que cette évolution leur apportera.
La différence engage la confiance.
Ce que Doctolib annonce avec l’IA.
Doctolib précise ce que cette accélération doit servir. Les usages déjà en place et les perspectives communiquées par l’entreprise.
Assistant de consultation
Selon Next, il a déjà documenté plus de douze millions de consultations.
Assistants administratifs
D’autres assistants prennent en charge des tâches administratives.
Assistant patients
Testé par 400 000 Français, il doit être ouvert à tous en 2027.
Aide à la décision clinique
De futurs assistants, que l’entreprise dit vouloir co-créer avec des utilisateurs et des hôpitaux européens.
Ces éléments décrivent les usages et les perspectives communiqués par l’entreprise. Next, 13 octobre 2026, communication aux soignants.
Documenter une consultation et accompagner une personne dans son parcours de soins engagent des relations différentes. À mesure que les services s’étendent, l’entreprise prend une place nouvelle auprès de ses utilisateurs. Sa direction choisit alors ce qu’elle entend leur apporter et les responsabilités qu’elle est prête à porter.
Données, consentement et confiance.
La confiance possède aussi une histoire. En juillet, Next avait décrit un projet de recherche annoncé pour août, prévoyant la réutilisation de données avec une possibilité d’opposition pour les utilisateurs. Ce programme constitue un sujet distinct du choix d’activer un assistant dans son cabinet. Leurs modalités respectives méritent une explication accessible aux personnes concernées. Enquête de Next, 9 juillet 2026
Rester qui l’on est passe parfois par une transformation profonde.Christophe Picou, VEIA.AI
Comprendre le travail avant de décider.
Je lis ici des choix déclarés et des réactions publiques. Comprendre comment ils se traduisent dans l’activité demanderait d’entrer dans l’entreprise et de rencontrer ceux qui conçoivent ces services comme ceux qui les utilisent. C’est précisément cette compréhension du travail qui permet d’éclairer une transformation.
Au GHRMSA, conduire le choix d’un système d’information de laboratoire demandait de réunir les équipes médicales et les spécialistes informatiques autour d’une décision commune. La qualité du choix dépendait de la compréhension des métiers. Il fallait saisir ce que les professionnels devaient accomplir, puis apprécier les conséquences du système envisagé sur leur activité et sa continuité. Cette expérience nourrit ma manière d’aborder aujourd’hui l’IA.
Lorsqu’un assistant réduit le temps consacré à la documentation, une possibilité s’ouvre. Sa valeur dépend ensuite de l’organisation retenue. Le temps libéré peut donner davantage de disponibilité au soignant ou permettre une capacité d’accueil accrue. Ces orientations produisent des effets différents pour les patients comme pour les équipes.
Le passage du gain technique au résultat utile demande donc une décision.Quel service souhaite-t-on améliorer ? Comment vérifier, dans le travail quotidien, que cette amélioration prend forme ? C’est à partir de ces questions que l’investissement trouve sa justification économique.
D’un savoir-faire à une activité nouvelle.
Cette démarche peut également faire apparaître une activité nouvelle. Chez Pluris Expertise, l’immersion dans les antennes du Grand Est et les échanges avec les collaborateurs m’ont conduit à proposer une piste de développement : mobiliser les compétences des experts en accidentologie pour un service d’évaluation de véhicules d’occasion et d’assistance à l’achat. Le savoir-faire existait. Il pouvait trouver une nouvelle utilité auprès d’autres clients.
À une autre échelle, l’actualité de Doctolib ouvre cette même question : quelle évolution construire à partir de ses capacités, et quelle relation entretenir avec ceux qui font vivre son activité ?
Rester qui l’on est passe parfois par une transformation profonde. L’identité d’une entreprise se reconnaît dans la valeur qu’elle apporte et les exigences qu’elle tient. Ses habitudes peuvent évoluer pour mieux servir cette finalité. L’IA élargit les moyens disponibles ; la direction donne un sens à leur emploi.
Rester maître de sa trajectoire.
Doctolib affirme conserver son indépendance décisionnelle et le contrôle du développement de ses produits. L’entreprise indique également maintenir l’hébergement des données de santé en Europe. Ces engagements donnent des repères. Leur portée s’apprécie ensuite dans les contrats et les capacités que l’entreprise entretient pour conduire sa trajectoire. Communication aux soignants
La souveraineté décisionnelle prend ici une forme concrète.Pouvoir choisir son évolution, comprendre les dépendances qu’elle engage et conserver les moyens de réorienter ses décisions.
Pour une direction, ce travail commence au contact de l’activité. Écouter les personnes permet de comprendre ce qu’elles cherchent à accomplir. Observer leur travail aide à reconnaître les capacités sur lesquelles construire. Les possibilités technologiques peuvent alors être examinées au regard d’un avenir choisi. Décider avant d’intégrer prend son sens dans cette démarche.
C’est ce travail qui m’intéresse : comprendre une entreprise assez profondément pour l’aider à choisir ce qu’elle peut devenir, à partir de ses personnes, de ses capacités et de la valeur qu’elle apporte.
Pour aller plus loin : la manière de travailler du cabinet, l’IA à l’hôpital, Gouverner la dépendance technologique et Autorégulation de l’IA : l’Europe face à sa propre dépendance.