IA et remplacement de l’humain : promesse spectaculaire, socle fragile
- Christophe Picou

- 14 janv.
- 3 min de lecture

Dans un monde numérique sous tension, annoncer le remplacement relève plus du récit que de la maîtrise.
J’ai écouté, encore, un énième podcast qui annonçait l’inévitable : l’emploi, les humains, “bientôt remplacés” par l’intelligence artificielle.
Le récit est efficace. Il fait peur, donc il capte l’attention. Il rassure aussi, d’une certaine manière : s’il y a une certitude, alors il suffit de s’y préparer.
Sauf que la réalité ressemble moins à une certitude qu’à un champ de tensions.
Oui, des entreprises testent des substitutions. Oui, certains métiers se transforment. Oui, certaines fonctions se compressent.
Mais transformer ce mouvement en “vérité générale” revient à confondre trajectoire et destin. Et surtout : à éviter la question la plus structurante.
La question structurante : le socle
On parle du remplacement des humains… comme si l’intelligence artificielle existait “dans l’air”. Comme si elle avait son autonomie propre.
L’IA dépend intégralement d’un environnement numérique : infrastructures, données, plateformes, fournisseurs, réseaux, modèles, mises à jour, dépendances logicielles, chaînes de sous-traitance.
Et ce socle, aujourd’hui, reste traversé par quatre réalités lourdes :
Dépendance : une partie décisive de l’infrastructure et des services critiques échappe à notre contrôle direct.
Géopolitique : un monde qui se fragmente, où l’accès, la continuité, la souveraineté redeviennent des enjeux industriels.
Cybersécurité : une surface d’attaque qui s’élargit au rythme où l’IA se diffuse.
Gouvernance : des organisations où l’usage accélère souvent plus vite que le cadre. Exemple : l’IA utilisée “en douce” par les équipes quand l’entreprise n’a pas posé de règles, ni d’outils, ni de repères. Usages réels et spontanés de …
Dans ce contexte, annoncer “l’humain remplaçable” comme une évidence repose sur une contradiction :
Le numérique non maîtrisé ne peut pas devenir le socle d’une IA appelée à remplacer les humains. Cette phrase constitue le cœur du sujet.
Une époque de sables mouvants
Nous vivons une période étrange :
des capacités technologiques qui progressent très vite,
des organisations qui cherchent des gains immédiats,
et un socle collectif encore insuffisamment mûr : culture numérique, hygiène de base, gouvernance, sécurité.
Ce qui se joue en ce moment ressemble davantage à une phase bêta qu’à un “nouveau monde stabilisé”. Beaucoup d’entreprises expérimentent. Beaucoup s’arrêtent. Beaucoup se réorientent.
Même les chiffres le suggèrent : la majorité des initiatives IA n’atterrissent pas dans une transformation durable, faute de cap, de gouvernance, d’intégration réelle.
Ce décalage produit un phénomène classique : quand l’époque devient instable, l’esprit cherche des certitudes. Alors naît le fantasme. Le récit devient plus grand que le réel.
L’IA comme amplificateur, pas comme verdict
L’IA amplifie. Elle amplifie ce qu’une organisation clarifie. Elle amplifie aussi ce qu’elle laisse flou : biais, dépendances, failles, conflits de priorités, décisions mal arbitrées.
C’est précisément pour cela que “remplacer l’humain” reste une lecture courte. Parce que l’humain n’est pas uniquement une force d’exécution. L’humain porte aussi ce que la machine ne porte pas : responsabilité, arbitrage, légitimité, capacité à dire stop, capacité à assumer.
Et si quelque chose doit “monter” dans les années qui viennent, c’est la valeur du discernement.
Ce que je crois
Je crois que le sujet n’est pas : “l’IA va-t-elle remplacer les humains ?” Le sujet devient : quel type d’humains voulons-nous former et valoriser dans un monde amplifié ?
Parce qu’une organisation qui n’a pas de gouvernance, pas de culture numérique partagée, pas de discipline sur les données et les accès, construit sur du sable.
Dans un monde sous tension, la force ne vient pas de la promesse technologique. Elle vient du cap, de la maîtrise, et de la lucidité.
Une question de fin, simple
Avant de débattre de remplacement : Qui tient le socle ? Qui maîtrise la dépendance ? Qui gouverne les usages ? Qui protège la continuité ?
Tant que ces questions restent secondaires, la certitude du “remplacement” reste un récit. Un récit utile pour faire du bruit. Un récit dangereux pour décider.
Je m’appelle Christophe Picou, fondateur de VEIA.AI. J’accompagne dirigeants et comités de direction à clarifier leur cap IA, à poser une gouvernance simple, et à décider avec lucidité avant de “déployer”.


