IA et aéronautique - défense : quand les données de conception quittent le bureau d'études sans décision de direction

Gouvernance · 05.2026 · 6 min

Trois angles à retenir

Un directeur de programme d'un équipementier de rang 1 utilise Dassault Systèmes 3DEXPERIENCE sur le cloud pour collaborer avec son client constructeur américain. La plateforme est puissante, l'intégration fluide, la productivité réelle. Ce qu'il n'a pas posé à son COMEX : les données de conception d'un sous-système stratégique - géométries, matériaux, performances simulées - transitent via des serveurs Microsoft Azure, sous juridiction américaine, soumis à la fois au Cloud Act et aux contrôles d'exportation EAR. La décision de mettre ces données sur ce cloud n'a jamais été formellement prise. Elle a été faite par défaut, lors du choix de l'outil.

Le constat : IA et gouvernance des données dans l'aéronautique

En 2026, l'adoption de l'IA dans l'aéronautique et la défense est concrète et documentée. Airbus a déployé plus de 600 cas d'usage GenAI en moins d'un an et opère Skywise sur environ 12 000 avions connectés. Safran a créé Safran.AI après l'acquisition de Preligens, déployé un outil GenAI à 5 000 à 6 000 employés et lancé avec Airbus le programme GenAir pour la maintenance prédictive des moteurs. Thales a structuré cortAIx avec 600 experts et un laboratoire opérationnel. En Suisse, RUAG a intégré un modèle de langage développé avec la start-up lausannoise Giotto.AI, fonctionnant en mode air-gappé - une réponse directe à la question de la dépendance cloud pour les données de défense.

Ce qui manque n'est pas l'usage. C'est la décision. McKinsey documente que seuls 27 % des boards ont formellement ajouté la gouvernance IA à leurs chartes de comités. Dans l'aéro-défense, ce chiffre est vraisemblablement inférieur : le secteur combine des usages opérationnels croissants avec des données dont la sensibilité - propriété intellectuelle, données duales, données de vol - est sans équivalent dans d'autres industries, et une gouvernance board encore incomplète.

Airbus l'a compris avant la plupart. Fin 2025, le groupe a lancé un appel d'offres cloud souverain européen de plus de 50 millions d'euros pour migrer ses systèmes critiques - ERP, MES, CRM, PLM. La décision de choisir un hébergeur souverain pour les données de conception est une décision de direction. Elle a été prise explicitement, avec un budget, une échéance et une responsabilité nommée. C'est précisément ce que la gouvernance IA rend possible.

Cloud Act et contrôles d'exportation : ce que les directions doivent comprendre sans être expertes en droit

Il n'est pas nécessaire de maîtriser les détails de l'EAR ou du Cloud Act pour en être responsable. Ce que le COMEX doit savoir tient en quelques faits documentés.

En juin 2025, Microsoft a admis devant un tribunal français ne pouvoir garantir l'immunité au Cloud Act pour les données hébergées dans ses datacenters, y compris en France. Ce n'est pas un détail juridique ésotérique. C'est une limite structurelle que le conseil habituel - lorsqu'il est partenaire de ces éditeurs - n'a pas intérêt à mettre en premier plan.

« La souveraineté technique totale est hors d'atteinte dans l'environnement industriel actuel. La souveraineté décisionnelle, elle, est à construire - par chaque direction, pour chaque programme, avec une lecture stratégique des dépendances et plan B documenté. - Doctrine VEIA.AI »

Shadow IA dans les bureaux d'études

Une étude INRIA-Datacraft de juin 2025 sur 14 grandes entreprises françaises, incluant Airbus et le Ministère des Armées, documente que 68 % des salariés utilisent l'IA sans en informer leur direction. Dans les bureaux d'études, ce chiffre dépasse 80 % chez les cadres techniques.

Ce phénomène a une traduction concrète dans l'aéronautique. Un ingénieur de bureau d'études utilise ChatGPT ou un outil tiers pour analyser un jeu de données de simulation, résumer un rapport de test ou générer du code de post-traitement. Les données d'entrée incluent des paramètres de performance, des géométries partielles, des matériaux propriétaires. Aucune de ces données ne devait sortir de l'environnement contrôlé. Elles viennent de sortir, via un modèle hébergé aux États-Unis, entraîné potentiellement sur les données transmises.

IBM évalue la prime moyenne sur le coût total d'une violation de données à 670 000 dollars lorsque la Shadow IA est fortement impliquée. Dans le secteur aéronautique, le coût de la compromission d'une donnée de conception propriétaire - perte de position concurrentielle, invalidation d'un brevet, rupture de contrat avec un client défense - dépasse très largement ce chiffre.

La réponse n'est pas l'interdiction. Interdire ChatGPT sans offrir d'alternative approuvée pousse l'usage dans l'ombre sans le supprimer. Safran l'a compris en déployant son outil SecuredChatGPT à 5 000 à 6 000 employés - une réponse organisationnelle, pas seulement réglementaire.

Ce que la gouvernance doit couvrir

Une gouvernance IA adaptée à un acteur aéronautique ou de défense repose sur quatre décisions de direction que les équipes techniques ne peuvent pas prendre seules.

La gouvernance des données de conception aéronautiques commence par un diagnostic indépendant.

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Diagnostics, formats d'intervention et angles propres à l'aéronautique civile et de défense. Une lecture stratégique conçue pour les directions de programme et les boards.

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Christophe Picou

Christophe Picou

Fondateur, VEIA.AI - Cabinet de conseil stratégique indépendant en intelligence artificielle

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