Décider avant de déléguer : ce que l'incident OpenAI-Hugging Face révèle - VEIA.AI

En novembre 2025, la Conférence des grandes écoles publiait une enquête réunissant 5 074 réponses, dont 3 924 étudiants. 82 % se déclarent favorables au développement de formations IA, 42 % citent le risque de dépendance aux outils parmi leurs freins. Ce second chiffre mérite un arrêt.

Une décision déjà prise, quelque part dans l'établissement.

En octobre 2025, l'École polytechnique a suspendu son projet de migration vers Microsoft 365, après plusieurs mois de controverse interne sur la protection et la maîtrise des données. L'Université de Rennes a lancé RAGaRenn en mars 2024, une solution hébergée sur un centre de données régional, aujourd'hui étendue à quatre-vingts établissements par la fédération IlaaS. L'Université de Lorraine a engagé le déploiement progressif d'ULIA à partir du 12 janvier 2026. Chacune de ces trajectoires est une décision, avec ses critères, ses arbitrages et ses renoncements.

Olivier Wong, vice-président numérique de l'Université de Rennes, formule le problème sans détour dans ces colonnes : « Le risque est, pour les universités, de devenir dépendantes de technologies qu'elles ne maîtrisent pas, au même titre que ce qu'il s'est passé avec Microsoft pour nos systèmes d'exploitation. »

Cette phrase déplace la question, et je la lis ainsi : elle situe le sujet dans la maîtrise plutôt que dans l'indépendance. Sur quels critères choisit-on, qu'engage-t-on en choisissant, et à quelles conditions le choix demeure-t-il révisable. Trois questions qu'un établissement traite aujourd'hui, avec des moyens comptés et des options imparfaites.

Une expérience qui reste dans les directions du numérique.

Cette expérience est réelle, récente, et documentée par ceux qui l'ont vécue. Elle circule entre vice-présidents numériques, délégués à la protection des données et directions des systèmes d'information. Elle apparaît encore rarement dans les maquettes publiées.

Dans la majorité des dispositifs généralistes observés, deux registres dominent aujourd'hui. D'abord les chartes d'usage, adoptées par une large part des établissements depuis 2025, qui règlent la posture : transparence, déclaration, travail personnel préservé. Ensuite l'esprit critique appliqué aux productions de la machine, que la Commission des titres d'ingénieur inscrit dans son référentiel 2026, en demandant que la formation permette aux apprenants de développer une approche critique, notamment vis-à-vis des résultats de l'IA générative.

Ces deux registres sont justes. Ils portent tous deux sur ce qui sort de l'outil. La décision qui a placé cet outil dans l'établissement demeure en amont, hors du champ enseigné.

Or c'est cette décision qu'un étudiant rencontrera. Trois ou cinq ans après son diplôme, il siégera dans la réunion où une organisation choisit un fournisseur, signe pour trois ans, et découvre ensuite ce que la portabilité de ses données signifie concrètement. Il y sera de l'autre côté de la table, avec les mêmes questions que celles que son établissement instruit aujourd'hui.

Un contenu, pas une posture.

L'objection se formule aisément : ces sujets relèvent de l'infrastructure, non de la formation. Le calendrier récent lui répond.

Le 8 juillet 2026, la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques du secteur numérique adoptait son rapport, rendu public le 15 juillet. Il consacre une section à ce qu'il nomme une dépendance culturelle forgée dès l'école, et place parmi ses recommandations un objectif de sortie de Microsoft dans le champ scolaire. Le Parlement établit ainsi que la dépendance technologique se construit dans le parcours de formation, et qu'elle s'y traite. Le rapport du Sénat sur le devoir de souveraineté numérique, déposé en octobre 2019, ouvrait déjà cette lecture politique.

L'article L123-4-1 du code de l'éducation prévoit que les logiciels libres sont utilisés en priorité dans le service public de l'enseignement supérieur. Cette priorité inscrite dans la loi place le choix de l'outil au-delà de la seule commodité technique.

Le papier de position de swissuniversities, publié en mars 2024, dit une chose voisine dans un autre registre : il revient aux hautes écoles de veiller à ce que les étudiants continuent à acquérir de manière autonome des connaissances techniques et méthodologiques approfondies, afin notamment d'évaluer correctement les contenus générés. L'autonomie dans l'acquisition et l'autonomie dans le choix me paraissent relever du même ordre de préoccupation.

Reste l'objection budgétaire, la plus solide. Apertus, publié en septembre 2025 par l'EPFL, l'ETH Zurich et le Centre suisse de calcul scientifique, a essuyé des critiques sur la qualité de ses réponses dès son lancement. RAGaRenn fait état de 70 à 80 % de satisfaction dans ses enquêtes internes, un résultat substantiel qui maintient ouverte la question des usages encore imparfaitement servis. Ces solutions maintiennent le débat ouvert.

C'est précisément ce qui les rend enseignables. Décider sous contrainte, entre des options imparfaites, en assumant une part de dépendance et en organisant sa réversibilité : voilà la situation professionnelle réelle. Elle instruit davantage qu'un modèle idéal, et les établissements en détiennent aujourd'hui une expérience de première main.

Le conseil de perfectionnement comme point d'entrée.

Le cadre existe déjà. Depuis l'arrêté du 30 juillet 2018, les représentants du monde socio-professionnel sont associés à la conception et à l'évaluation des formations, notamment dans le cadre des conseils de perfectionnement. Les résultats de ces évaluations participent à la procédure d'accréditation.

Cette instance constitue donc le lieu naturel pour ouvrir la discussion. Deux points suffisent à l'engager lors d'une prochaine séance. Qu'avons-nous appris en décidant de nos propres outils d'intelligence artificielle. Et où, dans nos maquettes, cet apprentissage apparaît-il.

Les établissements disposent sur ce terrain d'un avantage institutionnel rare. Ils ont décidé récemment, sous le regard de leur communauté, avec une documentation publique de leurs arbitrages et parfois de leurs reculs. Cette matière est transmissible. Elle attend simplement de traverser la porte qui sépare la direction du numérique de la salle de cours.


VEIA Campus

VEIA Campus prépare les étudiants à relier les capacités de l'intelligence artificielle aux métiers, à la création de valeur et aux décisions de l'entreprise. Conférences, masterclass et parcours pour les établissements d'enseignement supérieur en France et en Suisse romande.

Découvrir VEIA Campus →

VEIA accompagne les COMEX et conseils d'administration en France et en Suisse dans leurs arbitrages sur l'intelligence artificielle. La séance de cadrage décisionnel et le Board Review IA sont les deux formats d'entrée les plus courants.

Aller plus loin

VEIA Campus

Conférences, masterclass et parcours pour l'enseignement supérieur en France et en Suisse romande. Décision, dépendances, place de l'humain, attentes des employeurs.

Découvrir →
Christophe Picou

Christophe Picou

Fondateur, VEIA.AI - Conseil stratégique indépendant en gouvernance de l'IA. Intervenant auprès des dirigeants en France et en Suisse.

Discuter de cette analyse ?

Séance de cadrage - identifier le format adapté à votre contexte.

Réserver via CalendlyPrendre contact
Lectures suggérées

Trois lectures qui prolongent cette réflexion.