Ce que la verticalisation américaine impose à l'Europe, et le terrain qui reste ouvert à un dirigeant français ou suisse.
Le débat français sur l'intelligence artificielle tourne encore autour d'une question : intégrer, ou pas. Pendant ce temps, de l'autre côté de l'Atlantique, une autre bataille se joue, plus profonde et déjà tranchée. Les grands acteurs américains construisent l'infrastructure du calcul à une échelle qui redessine le rapport de force mondial. Quand un article technique annonce qu'un éditeur conçoit désormais sa propre puce, il faut lire ce que cela dit du terrain réel. Ce terrain n'est pas l'usage de l'IA. C'est le calcul. Et le calcul est devenu un actif d'État.
Les Américains ne se contentent plus d'acheter des puces, ils les conçoivent
À la mi-2026, tous les grands acteurs américains de l'IA conçoivent leur propre silicium. Google déploie son processeur maison, le TPU, depuis dix ans et en livre la septième génération. Amazon entraîne les modèles d'Anthropic sur ses puces Trainium, par grappes de plusieurs centaines de milliers d'unités. Microsoft a sorti sa puce Maia, Meta sa famille MTIA. Et le 24 juin 2026, OpenAI a dévoilé avec Broadcom sa première puce d'inférence, conçue de l'idée au prototype en neuf mois.
Le moteur est économique. Nvidia, qui équipe aujourd'hui l'essentiel du marché, dégage une marge brute proche de 75 %. Cette marge est un péage. Les géants qui effectuent des milliards de calculs par jour cessent de vouloir le payer indéfiniment, d'autant que l'inférence, c'est-à-dire l'exécution des modèles plutôt que leur entraînement, représente désormais environ deux tiers de la demande de calcul. Une charge prévisible se prête à une puce sur mesure, moins coûteuse qu'un processeur généraliste. La verticalisation du calcul est rationnelle, et elle s'accélère.
Concevoir ses propres puces ne crée pas l'indépendance, cela déplace la dépendance
Voici le point que l'article technique laisse dans l'ombre, et qui change tout. Concevoir sa puce libère du fournisseur de processeurs. Cela ne libère pas de la chaîne. Toutes ces puces américaines, sans exception, sont fabriquées à Taïwan par un seul façonnier, TSMC, dont les capacités d'assemblage avancé sont déjà réservées jusqu'en 2027. Leur mémoire à haute bande passante vient de Corée, où un seul fournisseur, SK Hynix, tient près des deux tiers du marché. Et aucune de ces puces n'existerait sans les machines de gravure d'un unique industriel néerlandais, ASML, en monopole mondial sur la lithographie de pointe.
La verticalisation américaine ne supprime donc pas la dépendance. Elle la déplace vers des couches plus profondes et plus concentrées : la fonderie, l'assemblage, la mémoire, la gravure. En se libérant de Nvidia, les géants américains accroissent leur dépendance à Taïwan, à la Corée et aux Pays-Bas. Personne n'est souverain sur cette chaîne. Pas même les États-Unis.
Concevoir sa puce libère du fournisseur de processeurs. Cela ne libère pas de la chaîne.
La puissance américaine tient au contrôle du sommet, et au pouvoir de couper
Si les États-Unis ne sont pas indépendants, d'où vient leur force ? De deux leviers. Le premier est le contrôle du sommet de la chaîne : la conception des puces les plus avancées, la couche logicielle qui les fait tourner, la frontière des modèles eux-mêmes. Le second, plus décisif, est le pouvoir de couper l'accès des autres.
Ce pouvoir a quitté le terrain du matériel. En janvier 2025, l'administration américaine a créé une catégorie de contrôle à l'exportation visant directement les poids des modèles d'IA de pointe, que le Federal Register désigne sous le code ECCN 4E091. Pour la première fois, ce ne sont plus seulement les puces qui sont contrôlées, mais les modèles. Et la règle a été étendue selon un principe qui donne la mesure de la portée américaine : tout composant fabriqué avec une machine d'origine américaine relève du droit américain, ce qui, comme le note le CSIS, revient à traiter la quasi-totalité des puces de la planète comme d'origine américaine.
Ce que ce régime produit concrètement est apparu le 12 juin 2026. Ce jour-là, Anthropic a déclaré avoir reçu une directive de contrôle à l'exportation du gouvernement américain et a désactivé dans le monde entier ses deux modèles les plus puissants, Fable 5 et Mythos 5. Incapable de vérifier la nationalité de chaque utilisateur dans une infrastructure cloud partagée, l'entreprise a coupé l'accès pour tous afin de se conformer. Ses autres modèles sont restés disponibles. Pour la première fois, un contrôle à l'exportation a éteint l'accès à un modèle d'IA de pointe déjà en service, à distance, partout.
Voilà le risque réel. Pour une organisation française ou suisse, le danger n'est pas de manquer de puces. Le danger est que toute sa pile d'intelligence artificielle puisse être gouvernée depuis Washington.
La question française est mal posée
On parle beaucoup de souveraineté, en France comme en Suisse. Le mot est juste, l'attente l'est moins. La souveraineté technique, entendue comme la maîtrise de chaque couche de la chaîne, est hors d'atteinte. Elle l'est pour l'Europe. Elle l'est aussi pour les États-Unis et pour la Chine. Aucune puissance ne tient seule la fonderie, la mémoire, la gravure, la conception et les modèles. Attendre cette souveraineté-là, c'est attendre ce qui n'arrivera pour personne.
La question « intégrer l'IA, ou pas » appartient déjà au passé. Le numérique posait la question de l'organisation. L'IA pose celle de la dépendance. Et la dépendance se gouverne comme une décision, au lieu de se subir comme une fatalité. Le terrain disponible n'est pas la souveraineté technique. C'est la souveraineté décisionnelle : connaître son exposition, fixer les seuils que l'on refuse de déléguer, construire la réversibilité, éprouver les scénarios. Ce terrain est ouvert, et il est le seul qui compte.
L'Europe tient déjà une carte
Cette lucidité décrit une position, pas une faiblesse. L'Europe occupe dans la chaîne mondiale du calcul le nœud le plus indispensable de tous. Aucune puce avancée, américaine ou chinoise, ne se fabrique sans une machine d'ASML. La gravure de pointe est européenne, et elle est incontournable. La souveraineté se gagne aussi en tenant ce dont les autres ne peuvent se passer, pas seulement en produisant tout. C'est une carte, pas une consolation.
La dépendance change alors de statut. Elle devient un choix plutôt qu'une capitulation. Un choix que l'on peut cartographier, encadrer, rendre réversible. La fragilité est réelle. La fatalité ne l'est pas.
Décider
Gouverner sa dépendance revient à choisir les meilleurs outils en restant maître des conditions. Les meilleurs modèles sont souvent américains, et les écarter par principe affaiblit au lieu de protéger. Gouverner, c'est les retenir en gardant un plan de repli européen, en fixant les usages que l'on ne confie à aucun fournisseur étranger, et en maintenant la capacité de changer de fournisseur sans rupture. C'est une discipline de décision, pas un repli technique.
Pour un comité de direction ou un conseil d'administration, cela tient en quelques actes. Cartographier l'exposition réelle de l'organisation, couche par couche. Distinguer trois dépendances que l'on confond trop souvent : la juridiction et les données, le matériel, les modèles. Fixer les seuils de non-délégation pour les fonctions critiques. Construire et éprouver la réversibilité avant d'en avoir besoin. Le calcul est devenu un sujet de conseil d'administration, au même rang que la résilience financière ou l'exposition géopolitique. Il a quitté le périmètre des achats informatiques.
C'est le travail que VEIA conduit auprès des dirigeants. Le premier acte est un diagnostic : situer l'exposition de l'organisation et les décisions qu'elle appelle. La fonction se tient ensuite dans la durée, comme direction de la gouvernance IA à temps partagé, au rythme des décisions du comité. Décider avant d'intégrer commence par décider de gouverner.
Repères et sources (état à la mi-2026). Conception de silicium propriétaire par les acteurs américains : annonces Google (TPU Ironwood), AWS (Trainium, Project Rainier), Microsoft (Maia), Meta (MTIA), OpenAI et Broadcom (24 juin 2026). Marge brute de Nvidia et part de l'inférence dans la demande de calcul : résultats Nvidia T1 fiscal 2027 (20 mai 2026) et prévisions sectorielles Deloitte 2026. Concentration de la fonderie, de l'assemblage avancé, de la mémoire HBM et de la lithographie EUV : TSMC, SK Hynix, ASML. Contrôle des poids de modèles : Framework for Artificial Intelligence Diffusion, Federal Register, 15 janvier 2025 (ECCN 4E091) ; analyses du CSIS sur la portée de la règle du produit direct étranger. Suspension des modèles Fable 5 et Mythos 5 : déclaration publique d'Anthropic, 12 juin 2026, relayée notamment par Reuters et Al Jazeera ; la directive elle-même n'a pas été publiée.
