Souveraineté de l'IA : la maîtrise se joue sur la décision
Entretien accordé à Olivier Brégeard, L'Alsace et Dernières Nouvelles d'Alsace, 6 septembre 2026. Cette page reprend et prolonge les positions exprimées.
Entretien accordé à Olivier Brégeard, L'Alsace et Dernières Nouvelles d'Alsace, 6 septembre 2026. Cette page reprend et prolonge les positions exprimées.
L'entretien portait sur ce que deux ans d'accompagnement de dirigeants ont fait apparaître. L'Europe a longtemps observé, testé, différé. Le mouvement s'est inversé. Les entreprises traitent désormais l'intelligence artificielle comme un sujet de direction, et les postes de Chief AI Officer se multiplient dans les organigrammes. La question a changé de nature : elle porte sur ce que l'organisation décide, plutôt que sur ce que la technologie promet.
Pour moi, la réponse se trouve aujourd'hui davantage dans la décision que dans l'aspect technique, dont on n'a pas la maîtrise.
Christophe Picou · Fondateur de VEIA.AILes grands groupes ont avancé vite, parce qu'ils disposaient des moyens d'investir et d'expérimenter. Les très petites structures s'en tiennent à un abonnement grand public, ce qui constitue une position tenable. Le retard se concentre sur les entreprises de taille intermédiaire, là où les enjeux deviennent structurants et où l'acculturation des dirigeants demeure le facteur limitant. L'intérêt est manifeste. La maîtrise du sujet se construit encore.
Investir dans l'IA recouvre des réalités sans commune mesure. Un projet d'automatisation industrielle et une aide à la rédaction dans les fonctions support relèvent de deux univers de décision distincts. Les quatre questions qui précèdent l'engagement restent les mêmes : à quoi cette technologie sert dans notre chaîne de valeur, ce qu'elle améliore dans nos processus, ce qu'elle rapporte réellement, et ce qu'elle nous coûte en dépendance. Ces questions se traitent en amont de l'investissement, dans une séance de cadrage qui réunit les personnes qui décident.
La souveraineté technique intégrale demeure l'exception. Elle existe dans la défense, sur des systèmes développés de bout en bout en interne, ce qui confirme la règle plutôt qu'il ne l'infirme. La plupart des organisations européennes travaillent depuis plus de vingt ans sur des socles américains. Les serveurs peuvent se trouver en France ou en Europe, les clés logicielles et matérielles restent détenues ailleurs.
C'est un constat de terrain, et il ouvre une décision plutôt qu'il ne la ferme. « La réponse se trouve aujourd'hui davantage dans la décision », disais-je dans cet entretien. La souveraineté décisionnelle porte sur ce qui reste entre les mains du dirigeant : les données partagées et les données gardées, les usages confiés à la machine et les jugements réservés à l'humain, les seuils au-delà desquels une délégation devient irréversible.
Le 12 juin 2026, Anthropic a suspendu l'accès à ses modèles pour se conformer à des contrôles à l'exportation du Département du Commerce américain. Le Département a levé ces contrôles le 30 juin, l'accès a été rétabli le 1er juillet. Trois semaines.
L'épisode mérite d'être lu dans les deux sens. Il documente qu'une décision administrative étrangère interrompt un service critique sans préavis. Il documente aussi que l'interruption s'est refermée. La dépendance est donc une condition à gouverner, avec des seuils, des alternatives préparées et des durées d'interruption tolérables définies à l'avance. Une organisation qui avait tracé cette carte a traversé les trois semaines. Les autres les ont subies.
L'entretien s'arrête au constat technique. La position que je défends va plus loin. Le meilleur outil disponible se choisit sur sa performance réelle, y compris lorsqu'il est américain. Ce choix s'accompagne d'une alternative européenne documentée et testée : Mistral, OVH, modèles à poids ouverts hébergés en propre selon la criticité de l'usage.
Cette alternative se prépare pendant que tout fonctionne, jamais pendant l'incident. Elle suppose une cartographie de la criticité par usage, des seuils de non-délégation adoptés en instance dirigeante, un plan de réversibilité chiffré et un test de résistance géopolitique conduit périodiquement. La dépendance devient alors une condition choisie et réversible, arbitrée par le conseil.
L'évolution mensuelle des capacités change la donne économique. Il y a un an, construire une IA interne restait défendable : les données demeuraient en interne et le sur-mesure surpassait le générique. La vitesse actuelle a déplacé ce curseur. Un développement propre se trouve dépassé en six mois par un acteur majeur, et l'investissement perd son sens avant d'avoir produit ses effets.
La volatilité se lit aussi dans les prix. Une entreprise strasbourgeoise m'a confié l'arbitrage entre quatre devis portant sur la même automatisation, de 10 000 à 100 000 euros. Un écart de un à dix sur un périmètre identique traduit un marché où l'acheteur manque de repères. C'est précisément le moment où un tiers structurellement indépendant vaut son coût.
Des collaborateurs prennent leur téléphone personnel et déposent des données d'entreprise dans une IA externe, en parallèle des solutions internes. Le geste est humain : livrer en une heure ce qui demandait deux semaines produit une reconnaissance immédiate. Le shadow IA est présent partout, avec une exposition cybersécurité et une fuite de données à la clé.
Le traitement se joue sur l'explication et sur le cadre. Un collaborateur qui comprend l'impact direct de son geste sur l'organisation ajuste son comportement. Une direction qui a défini un périmètre d'exposition assumé et des seuils de concentration transforme un angle mort en décision documentée.
Ces quatre sujets, acculturation, dépendance, arbitrage économique et exposition des données, se traitent en amont de l'investissement. Ils relèvent du conseil et du comité de direction, plutôt que de la direction technique seule. C'est la raison d'être de VEIA.AI : une position de tiers indépendant, sans partenariat commercial avec les éditeurs, les intégrateurs ou les hyperscalers, pour instruire une décision qui engage l'organisation sur plusieurs années.
Cette doctrine a été transmise à la mission parlementaire sur l'alignement des systèmes d'intelligence artificielle, dont le rapport remis au Gouvernement le 29 juillet 2026 cite trois contributions.
Après une vingtaine d'années à gérer le parc informatique de grandes organisations alsaciennes (industrie, hôpital public), Christophe Picou a fondé, en 2024 à Colmar, son propre cabinet, VEIA.AI, spécialisé dans la gouvernance stratégique de l'IA. Intervenant surtout en amont de l'investissement, il accompagne des entreprises, en France et en Suisse, dans leur découverte de l'intelligence artificielle, de ce qu'elle peut leur apporter et des dépendances qu'elle implique.
Choisi par l'État pour être ambassadeur de l'IA dans le Grand Est, relais local dans le cadre du plan national « Osez l'IA », il a démissionné cet été en regrettant l'inertie du dispositif. Auteur d'une doctrine sur le sujet publiée sur son site, il a vu trois de ses contributions citées par la sénatrice de l'Aube, Vanina Paoli-Gagin, dans un rapport parlementaire sur l'alignement des systèmes d'intelligence artificielle remis au Gouvernement le 29 juillet 2026.
Lire l'entretien intégral : L'Alsace, Dernières Nouvelles d'Alsace. Propos recueillis par Olivier Brégeard, photo Hervé Kielwasser.